CHAPITRE 3

UN BAR A PARIS

 

Marc vérifia que toutes les lumières étaient éteintes, composa le code de l’alarme et claqua la porte derrière lui. Le bruit résonna comme un gong dans la cage de l’escalier en fer. Il ferma à clef et dévala bruyamment les cinq étages. Il enfourcha son vélo et descendit en roue libre jusqu’à la sortie de l’impasse, jetant un coup d’oeil sur les verrières sombres qui rythmaient les niveaux du bâtiment en briques; il n’y avait plus personne dans les ateliers à cette heure tardive.
Après son exfiltration rocambolesque de Centrafrique, Marc avait pris du bon temps. Il adorait naviguer et avait claqué tout son pognon dans la location d’un magnifique voilier de vingt-cinq mètres. Il s’était aligné au départ d’une course transatlantique et avait honorablement terminé l’épreuve, mais ses envies de marin au long cours avaient échoué sur l’écueil d’un compte en banque ratiboisé. Une petite amie de fortune l’avait dépanné en le présentant à Philippe, un photographe parisien de mode qui cherchait un assistant.
Philippe avait pris du retard sur son planning et il n’avait terminé sa séance de photos qu’à onze heures du soir. Il avait invité les deux mannequins au Télégraphe, le restaurant du coin, pour se faire pardonner les prolongations, laissant Marc fermer le studio.
Il attaqua la courte montée vers Pyrénées puis redescendit l’avenue Bolivar. Il avait rendez-vous avec Natalia au Barfly, vers minuit. Il serait à Montmartre dans moins de vingt minutes, largement en avance. Natalia était la seule fille travaillant pour Philippe qu’il ait réussi à séduire. Elles l’aimaient bien de façon générale, mais ne voyaient en lui qu’un sous-fifre au portefeuille dégarni - pas un bon plan pour leur carrière. Il les draguait par réflexe - trop belles pour qu’il ne tente pas sa chance, et on ne sait jamais, sur un malentendu... C’est d’ailleurs exactement ce qui s’était passé avec Natalia. Elle avait émigré en France six mois auparavant pour échapper à la misère russe et sortait avec le magouilleur de l’import-export qui l’avait emmenée à Paris. Elle avait le mal du pays, et la gueule de Marc lui avait rappelé son ancien petit ami moscovite - Andreï, c’était le nom qu’elle prononçait en litanie accélérée quand il la baisait.
II arriva place Stalingrad. Des silhouettes inquiétantes traînaient dans le coin. Philippe lui avait payé sa semaine marathon - trois mille en liquide - et Marc observa avec vigilance les rôdeurs qui hantaient les environs. Il n’avait pas peur d’eux, seulement ces types sont accros, prêts à tout pour se payer leur dose de crack. Il avait six biftons pliés dans sa poche de jean et la sensation que ces mecs le savaient. Il les regarda avec la tranquillité que donne l’assurance de la force. Marc pouvait manifester la violence dans son regard, même sans intention d’y recourir; sa carrure compacte et noueuse était déjà assez dissuasive. Son expression placide suffit à prévenir les candidats au braquage. Il avait appris au contact des animaux sauvages à condenser l’expression de ses sentiments dans ses attitudes; son corps rendait son état d’esprit immédiatement perceptible à autrui. Le feu passa au vert et Marc s’engagea sur le boulevard Rochechouart. Sa maîtrise lui permettait parallèlement d’être un excellent comédien quand il s’agissait d’emballer une fille ou de mettre quelqu’un dans son jeu. Il mélangeait alors avec science son magnétisme animal à sa connaissance intuitive de la psychologie humaine, dont il remontait les rouages et trouvait les ressorts. Tout homme est acteur face aux autres, si ce n’est devant soi-même. Il suffit déjà d’en être conscient pour pouvoir pénétrer les arcanes du grand jeu. S’il s’abandonnait à cette facilité de manipulation, cela n’était qu’une façon de percer les carapaces psychiques qu’il n’avait pas d’autres moyens d’écarter. Il ne se laissait pas dominer par ce pouvoir et, aux êtres qu’il rencontrait, préférait s’ouvrir avec sincérité.
Il avait en lui une énergie exceptionnelle qu’il apprenait à maîtriser, ce qui n’avait pas toujours été le cas au cours de son adolescence impétueuse. À vingt-cinq ans, il se savait fait pour conquérir le monde et enrageait de végéter à Paris. Il avait compris qu’il pouvait fasciner les gens et les entraîner à sa suite pour réaliser quelque chose de grand. Il ne savait pas quoi encore... Mais il voulait utiliser ses capacités de meneur, non par soif de pouvoir et de domination, mais pour s’accomplir. Son esprit bouillonnait et il pédalait rageusement, énervé de ne pouvoir s’épanouir dans l’action. Il vira rue des Martyrs et avala en danseuse la petite montée sur les Abbesses. Il tourna à droit, juste après la place, libérant toute son énergie contenue pour grimper le raidillon abrupt en haut duquel se trouvait le Barfly. Il parvint au square du Bateau Lavoir et cadenassa son vélo.

L’enseigne lumineuse du Barfly brillait en contrebas, signalant que l’endroit était ouvert, malgré les volets clos de la devanture. Jean-Paul avait des horaires fantasques, calqués sur l’arrosage de la veille et les rencontres éventuelles. On pouvait néanmoins raisonnablement tabler sur sa présence aux alentours de minuit, et jusqu’au départ des « amis », comme il s’était plu à l’inscrire sur sa carte de visite. « Il ne peut pas s’empêcher d’enjoliver, » songea Marc en sonnant à la porte.
Le volet de bois intérieur s’écarta et la tête de Jean-Paul apparut. Il reconnut Marc, eut un sourire déformé en grimace par le grillage de protection et ouvrit la porte :
- Salut, Marc, tu vas bien?
Il sortit son torse dehors en se retenant au battant fixe, et jeta un coup d’oeil rapide de chaque côté de la rue avant de refermer.
- T’attends quelqu’un?
- Non, mais j’ai eu des emmerdes récemment. Je fais gaffe.
C’était typique des amorces de baratin qu’il affectionnait. Marc se demanda à quoi il allait avoir droit ce soir et enclencha:
- Ah ouais? Qu’est-ce qui t’est arrivé? 
Jean-Paul eut un petit sourire de contentement qui fit frémir sa moustache, et ses yeux brillèrent d’un éclat d’excitation, signes indubitables qu’il était lancé. Jean-Paul était un cas clinique, un mythomane comme il n’en avait jamais rencontré. Chaque soir, il s’inventait un monde - en ayant soin de s’y donner un rôle prépondérant - et s’employait à ébaubir ses clients d’histoires mirliflores. À force de s’illusionner, Jean-Paul avait acquis une science merveilleuse de conteur; il partait d’un fait réel entendu ici ou là, lu quelque part, vu dans un film ou à la télévision, et brodait avec une précision de détails trompeuse un ouvrage fantastique. Les soiffards - bon public enclin à la fabulation - se laissaient entraîner sans résistance. Après deux ou trois excursions à bord de ce bateau ivre, les passagers réguliers se rendaient compte que la boussole du capitaine divaguait. Ils s’efforçaient alors de remonter aux sources multiples du fleuve de l’expédition, quand ils s’en souvenaient.
Cartographes impromptus de son puzzle mental, ils réajustaient les latitudes et longitudes extravagantes dans lesquelles son imagination débordante l’entraînait. Ils ne voulaient pas être dupes, mais ils avaient pris un coup de bambou et, séduits, réembarquaient régulièrement. Avec un plaisir malsain, ils préparaient les appâts qui le feraient mordre à l’hameçon et les entraîneraient dans un nouveau rond au fond de leur whisky. En acceptant ses invitations au voyage puis en les incitant, les habitués avaient fini par former un cercle de complices dont Jean-Paul était tour à tour la tête de turc et la mascotte, la cristallisation de leur désir d’évasion et l’ancre de leur vie monotone. Hors du temps par la grâce de l’alcool, le Barfly était cet endroit privilégié où ils se libéraient de toutes leurs frustrations. Jean-Paul repassa derrière son bar:
- Je viens de le raconter à Gilles.
Assis au bar, Gilles se tourna vers Marc et lui fit un clin d’oeil. Ils se serrèrent la main. Ils avaient en commun quelques soirées au Fly. II ne leur était jamais venu à l’esprit de se voir en dehors de ce rade, mais ils avaient cette complicité des délires éthyliques partagés, qui suffisent à se reconnaître proches - même si les souvenirs ne sont que vaguement mémorisés. Marc s’installa à califourchon sur un tabouret voisin.
- Ouais, c’est incroyable, renchérit Gilles.
- Qu’est-ce que tu prends? Un whisky, une mousse?, demanda Jean-Paul.
- Une George Killian.» Il préférait commencer en douceur. « Alors, c’est quoi l’histoire?
Jean-Paul décapsula la bouteille et remplit le verre de Marc, prenant son temps.
- Tu sais, je t’avais raconté comment j’avais trouvé le nom du Barfly, quand Mickey* était venu faire la promo de son film à Paris. J’avais pris une biture phénoménale avec lui. Ça avait été grandiose; on avait fini ivres morts au Pied de Cochon, avec des petites ultra-mignonnes qu’on avait levées au Palace.
Gilles donna un coup de genou de connivence à Marc, qui lui renvoya.
- Ouais, je me rappelle, dit-il d’un air entendu.
- On était devenu super potes, et j’avais obtenu l’autorisation du producteur pour baptiser mon bar du nom du film. Et bien sûr, me doutant qu’il y en aurait d’autres qui essaieraient de s’approprier le nom, j’avais déposé une licence d’appellation.
- Normal, pas con, le flatta Marc.
- Et je suppose que t’es au courant: y a un bar de nuit qui s’est ouvert avenue Montaigne en utilisant mon nom, sans qu’ils m’aient consulté ou proposé un dédommagement. Moi, bien sûr, je leur intente un procès.
- Je te comprends. C’est vachement à la mode, ce truc. Hyper friqué; tous les mannequins y vont. Tu peux prendre un max de thunes.
- Exact, et je te cache pas que, vu ma situation, ça m’aiderait pas mal. J’ai été les voir, je leur ai expliqué mon point de vue et j’ai essayé d’arranger ça à l’amiable, tu vois. » Il frotta ses doigts contre son pouce. « Seulement en fait, c’est tenu en sous-main par la maffia, ce truc-là, et ils ont rien voulu savoir. D’habitude, je gare toujours ma moto devant le bar, pour plus de sécurité. Hier je suis venu à pied parce que je l’avais mise en réparation, et Henri - tu sais, il a une 1100 Kawasaki très proche de la mienne, tu le connais, il vient souvent ici...
- Je vois qui c’est, abrégea Marc pour échapper à une digression inutile.
- Et donc, il a garé la sienne devant puisque la place était libre. Comme il était trop bourré pour conduire, il l’a laissée là toute la nuit. Ce matin, il passe pour la récupérer : cramée!... Y avait plus que la carcasse.
- Nan..., souligna Marc avec une incrédulité traînante.
- Pas besoin de te faire un dessin: c’était un avertissement pour que j’arrête la procédure en cours - ils ont cru que c’était la mienne qu’ils incendiaient.
- Putain, t’es dans la merde. Qu’est-ce que tu comptes faire?, interrogea-t-il pour relancer la machine.
- J’ai pas l’intention de céder; je suis pas du genre à me laisser intimider. Et tu veux que je te dise? En ce moment, je suis sur un plan d’enfer; je ne peux pas me permettre de laisser faire ça. J’ai rencontré un financier libanais, qui est venu deux ou trois fois boire un verre ici. On a sympathisé et je lui ai proposé une association pour monter une chaîne de bars de nuits - des clubs privés où une clientèle choisie d’hommes d’affaires pourrait venir se détendre en compagnie de leurs amies, rencontrer des célébrités, s’amuser, sans que ce soit une boîte où le bruit les empêche de discuter. Régine et Castel, c’est pas mal, mais il y a de la place pour autre chose dans ce style-là, à mon avis. Lui, il a les relations et l’argent pour lancer ça, et moi je connais la nuit, je me charge de faire tourner le truc. Et si ça marche, il est prêt à monter des Barfly dans toutes les grandes capitales : New York, Los Angeles, Londres, Milan, Buenos Aires, partout dans le monde, quoi. Alors c’est pas eux qui vont m’impressionner. Et tu verras, ils finiront par lâcher les pépettes. En attendant je fais gaffe: je ne laisse rentrer que les personnes de confiance.
- Tu m’étonnes!, s’exclama Gilles. Mais tu prends des risques; t’as quelque chose pour te défendre, si jamais ils t’embrouillent?
- Non, j’ai pas d’arme. Je peux pas, sinon je me ferais sucrer ma licence; alors ... Et puis c’est l’escalade... Enfin, je me suis renseigné. J’ai des potes flics; je les ai mis au courant. Ils les connaissent et ça fait longtemps qu’ils les surveillent. Ils attendent justement qu’ils fassent une connerie pour les coincer, et les autres le savent. Et entre nous, s’ils s’attaquent vraiment à moi, j’ai du répondant. » Il se pencha au-dessus du bar et aborda d’un ton de conspirateur la phase mercenaire de son délire: « Tu te rappelles, je t’avais raconté le coup du Congo, avec Bob... Les anciens du Congo, on est comme ça, dit-il en croisant les doigts de ses mains. Si jamais il m’arrive un pépin, ils savent pas ce qui les attend.
Gilles et Marc se retenaient pour ne pas rire et évitaient de se regarder. Sa lubie de mercenaire au Congo, en compagnie de Bob Denard, pour fomenter un coup d’état foireux - « Nous étions treize à sauter, on est reparti à neuf: mauvais chiffre, treize... » - revenait régulièrement dans la conversation depuis que Marc avait prétendu être un neveu de Bob. Gilles fit diversion.
- Bon, c’est pas tout, les conneries. Ça donne soif. Tu prends quoi, Marc?
- La même chose que toi.
Jean-Paul remplit leurs verres de whisky, à ras bord. S’il y avait une chose qu’on ne pouvait pas lui reprocher, c’était la générosité de ses doses. Les lendemains de cuite, Marc était pris d’un tel mal au crâne qu’il le soupçonnait de couper son whisky ou de mettre une saloperie à bon marché dans ses bouteilles de Johnny Walker. Il avait l’esprit commercial assez retors pour le faire; il autorisait très rapidement - on peut même dire qu’il encourageait - ses nouveaux clients à ne pas payer sur le moment leur addition et constituait un fichier de comptes personnels. Les notes avaient comme par hasard tendance à s’enfler, spécialement lorsqu’une biture amnésique ne permettait pas aux souvenirs de remonter la pente. Ce pousse à la conso classique se retournait contre lui, car il ne savait pas se faire payer. Ses meilleurs clients étaient ainsi ses plus gros débiteurs. On est riche de ses dettes, disait le prince Murat…
- Ça va la peinture?, demanda Marc à Gilles.
- T’en poses souvent des questions à la con?, répondit-il agressivement.
- Eh, ça va! C’est juste comme ça, pour causer.
- T’es lourd, aussi; j’entends ça tous les jours. Et généralement, c’est des gens qui n’y comprennent rien ou qui en ont rien à foutre, quand c’est pas les deux. Qu’est-ce que tu veux que je leur dise? Je réponds « ça va, ça va ». Je fais semblant de communiquer, je m’en branle, ils s’en branlent. Personne n’a écouté et tout le monde est content. Ça baigne dans le foutre masturbatoire.
- C’est une question de politesse. Mais c’est vrai que t’es un obsessionniste...
- Ouais c’est vieux ça, comme la politesse. Je disais des conneries pour le plaisir de faire chier, pour provoquer. Mais y a des connards qui ont sérieusement cru que je peignais avec mon foutre. Et dur comme fer, hein!, dit-il en montrant le poing.
- Il reste toujours une trace des conneries. C’est comme ça que se font les réputations.
- D’accord, mais c’est pas ça qui est grave. Les mecs, ils ont pas vu que mes Ménines dégoulinantes, mes femmes troncs et mes torses grecs qui plaisaient tant aux pédés, c’était pas du sexe ou de l’érotisme...
- La surface...
- Ouais, si tu veux. Moi, ce que je voulais montrer, c’était le mystère de la vie, la procréation, la femme ventre de l’univers, suceuse de notre virilité créatrice.
- Ouh là, ça chauffe!
- Les gens pigent tout de travers. L’art, c’est une plongée intérieure existentielle. » Gilles s’aperçut qu’il n’arriverait pas à exprimer clairement ce qu’il comprenait intérieurement. « Remarque, j’aime pas vraiment en parler avec des mots. Les concepts donnent du l’art aux cochons. L’art commence où l’artiste disparaît : on y a soustrait quelques lettres.
Marc rit de la formule. Il aimait bien les gens qui savent se condenser et détoner, comme un cocktail dont le mariage de parfums dégage une saveur nouvelle vivifiante. Il nous semble alors que les senteurs n’attendaient que le mélange pour révéler leur harmonie.
- En tout cas, tu sais jouer avec les mots.
- Tu sais ce que disait Matisse? On devrait couper la langue aux peintres parce qu’ils sont incapables de se taire, et forcément ils ne disent que des conneries. La peinture est un langage visionnaire qui ne peut pas se traduire en mots. Avec ma grande gueule, j’essaye de me faire remarquer pour qu’on regarde ma peinture. Mais quand je peins, je me concentre pour que mon corps soit fluide; mon subconscient entraîne jusqu’à ma main des images de mon inconscient qui s’impriment dans la matière picturale. Tu vois ce que je veux dire?
- Tu sais, je suis pas très versé dans la peinture; j’y connais rien, même. Tu parles à un aveugle. On pourrait peut-être demander à un sourd de faire la traduction : qu’est-ce que t’en penses, Jean-Paul?
Ils rirent à s’en étouffer, comme des serpents qui se mordent la queue. Ça dessèche. Marc constata que leurs whiskys s’étaient évaporés:
- Il fait soif, là. Tu veux un autre verre? Jean-Paul, tu remets la même chose, s’te plaît?
- Je les note sur ton compte, ou séparés?
- Tt!, fit-il en claquant la langue, histoire de montrer sa désapprobation devant cette mesquinerie proposée. C’est ma tournée, qu’est-ce que tu crois...
- Je te dis ça parce que ça commence à être salé : t’en es à 1700, je te signale...
- T’inquiète pas, je te paierai un jour. Allez, envoie la sauce!, dit-il en le rudoyant, pour évacuer cette petitesse.
- Verres à niveau, Jean-Paul!, surenchérit Gilles. J’ai pas que ça à foutre, moi! On discute!
- C’est bon, on se calme: voilà vos verres...
- C’est pas trop tôt, le rabroua Gilles, continuant de râler pour maintenir la pression. N’oublie pas qu’on est tes meilleurs clients, mon vieux. Qu’est-ce que tu ferais sans nous, on se le demande...
- Oui, ben sans toi, j’aurais plus de clients, et de clientes surtout. La première fois où t’es venu ici, j’aurais mieux fait de ne pas te laisser rentrer; t’as fait fuir les femmes et le bar s’est vidé.
- C’est vrai qu’y a jamais une meuf chez toi, constata Marc. C’est bizarre...
- Tu aurais dû venir hier. Il y a quatre Anglaises qui ont débarqué à deux heures du mat, bien parties, et qui voulaient se taper des Français. J’étais tout seul au bar. Il y en a deux qui m’ont branché; c’est devenu très, très chaud.
- Comme par hasard t’étais tout seul, et ça n’arrive jamais quand on est là, assassina Gilles.
- Quand tu es là, tu veux dire. C’est pas étonnant.
- J’ai une petite qui va venir tout à l’heure. Mignonne comme un coeur, souligna Marc. Je vous préviens, c’est pas la peine de lui sauter dessus. Elle est à moi.
- Elle est bonne?, se renseigna Gilles, émoustillé.
- Cheveux blonds, une peau de pêche blanche, des yeux gris et un corps de rêve. Marc eut un sourire narquois.
-Ff! Je m’en fous. Je suis marié et j’adore ma femme. J’aimerais bien voir quelle tête elle a, quand même.
- Elle devrait pas tarder. Qu’est-ce que tu disais à propos des femmes, tout à l’heure?
- Je disais que les femmes ne comprennent rien à l’art. Ce sont des vampires qui se gorgent d’élucubrations romantiques et cherchent à récupérer notre pouvoir de création. Et elles y arrivent, parce que la femme est la seule source de vie à laquelle les hommes peuvent
étancher leur soif inextinguible, et où ils puisent leur sentiment d’invincibilité. La femme nous domine par la fécondité.
- Alors là, je suis pas du tout d’accord. Regarde l’histoire, c’est exactement le contraire.
- Ça, c’est ce que tu crois, ou plutôt ce qu’elles nous laissent croire. Ça les arrange. Moi je te dis que c’est beaucoup plus complexe que ça. Regarde ce qui compte le plus pour l’homme: l’amour et la liberté. Les deux notions sont antinomiques; l’amour asservit la liberté et la liberté affranchit de l’amour. La femme est amoureuse de l’amour parce qu’il lui permet de s’attacher l’homme. En lui laissant le pouvoir, elle lui donne l’impression qu’il la domine, mais c’est elle qui règne sur lui par les enfants qu’elle met au monde. L’homme ne se sent vivre que libre, et pour le rester, il lui faut sacrifier l’amour, sous peine de s’aliéner.
- Moi, j’accepte l’amour uniquement si la femme est prête à me suivre sans conditions. La liberté avant tout. Mais toi, t’es marié...
- Ouais, et heureux de l’être. Tu sais, je me suis mal fait comprendre. Je pense comme toi mais tu as tort si tu crois dominer la femme. Attends d’avoir des enfants, tu verras... La liberté est un sentiment égoïste...
- Arrête, tu dérailles...
La lumière de la porte d’entrée flasha. Jean-Paul les interrompit :
- Y a quelqu’un... C’est peut-être ta copine.
C’était Natalia. Un couple s’engouffra derrière elle. Elle s’avança vers Marc, le sourire aux lèvres:
- Salut! » Elle se pressa contre lui en l’embrassant puis se retourna vers ses amis: « Je te présente Alma et François.
- Salut, Marc », se présenta-t-il. Il se rappela que Natalia devait aller à un concert heavy metal avant de le rejoindre: « C’était bien, ce concert?
- Super, très noisy! J’adore.
- J’ai les oreilles qui bourdonnent encore, renchérit François en souriant.
Marc l’observa, intrigué qu’un mec fringué comme ça puisse aller à un concert de hard rock. Il portait l’uniforme blazer pantalon de flanelle sans cravate et affichait l’assurance désinvolte typique de la jeunesse dorée parisienne, un petit sourire satisfait au coin des lèvres. Il avait de quoi être fier: trimballer une meuf d’une aussi insolente beauté charnelle... Alma était de ces filles dont la vue provoque un désir sexuel immédiat; son corps irradiait malgré elle la sensualité. Il s’était toujours demandé comment ces filles s’arrangeaient des regards concupiscents qu’immanquablement elles éveillaient, si elles n’étaient pas saturées de cette bestialité ambiante autour d’elles. Il était persuadé qu’elles ne pouvaient indéfiniment jouer de leur pouvoir sans devenir idiotes ou folles; les plus sensées devaient finir par s’enlaidir volontairement ou se cacher sous terre. Ce soir en l’occurrence, en dehors du grand dadais à la vanité comblée et de lui-même qui se surveillait pour ne pas s’attirer les foudres de Natalia, Jean-Paul et Gilles fixaient l’apparition avec des yeux ronds stupides, incapables de contrôler leur libido devant cette déesse de papier glacé en chair et en os.
Gilles finit par articuler quelques mots au ralenti:
- Quand je te disais que nous sommes esclaves des femmes.
Ils décrochèrent du zinc et s’installèrent autour d’une table basse au fond de la pièce, sur une banquette d’angle défoncée recouverte d’un velours rouge élimé. Jean-Paul prit les commandes. Natalia et Alma se retrouvèrent côte à côte dans l’angle et entamèrent une discussion en anglais. Alma était déçue par l’endroit. Elle croyait se rendre à l’autre Barfly, le chic.
François s’adressa à Marc, cherchant à briser la glace:
- Spécial comme endroit. Tu viens souvent ici?
- Quasiment tous les soirs. J’habite à côté. T’aimes pas?
- Ben... c’est marrant, dans le style glauque... Ça manque un peu d’animation.
- Le calme avant la tempête. Quand ça se lève, les tabourets volent, les verres explosent contre les murs. Ça tangue pas mal, certains soirs.
- Je vois, fit-il avec un sourire entendu. Tu fais quoi, sinon?, enchaîna-t-il par automatisme social.
Encore un déterministe, se dit Marc.
- Je suis assistant d’un photographe de mode; l’homme à tout faire, rajouta-t-il pour montrer qu’il suivait la traduction de pensée de François. Je m’occupe du planning, des déplacements, des accessoires, de l’éclairage, du café, des sandwichs; je satisfais les caprices des starlettes, des trucs comme ça...
- Ah, oui... C’est comme ça que tu as rencontré Natalia, en fait.
- Je vois pas comment j’aurais pu la rencontrer ailleurs, n’est-ce pas?
- C’est pas ce que je voulais dire.
- Ouais, c’est ce que tu pensais, dit Gilles, prenant le relais auprès de l’abruti mondain.
Marc saisit des bribes de conversation entre Natalia et Alma. Celle-ci lui demandait comment elle pouvait sortir avec un type comme lui, qui n’avait rien à lui apporter sinon des emmerdes, ça se voyait comme son nez cassé au milieu de sa figure. Elle lui conseillait de sortir avec elle; elle pourrait lui présenter des gens riches et « trendy »*. Il se demandait ce que ça voulait dire, tout en devinant, à écouter cette langue de vipère, qu’il était forcément d’un autre genre. François remit une tournée. Jean-Paul s’assit à la table, attiré par les diarrhées verbales de Gilles, lancé sur une controverse artistique avec François.
- Mais qu’est-ce que tu racontes! T’as la tête pourrie comme une citrouille. Ça me fait dégueuler la peinture chichiteuse, les gnangnan du dix-neuvième dont tu t’occupes. Moi, faut que ça explose, que ça sorte des tripes, que ça dégouline; il faut que les gens soient choqués par ce qu’ils regardent, qu’ils en prennent plein la gueule et que ça éclabousse leurs méninges frileuses. Tu comprends, ça?
- J’ai jamais dit le contraire. Regarde Delacroix et Géricault; t’as rien inventé, et tu retrouves ça à toutes les époques. Regarde aussi Rubens, Titien, le Caravage...
- C’est des croulants! Tu ferais mieux de t’intéresser à ton époque: des mecs comme Jasper Johns, de Kooning, Pollock, Dubuffet, Bacon...
- Je te signale qu’ils sont tous ad patres ou un pied dans la tombe, tes modernes. D’ailleurs, moi je préfère des types comme Matisse ou Andy Warhol...
- Ça n’a rien à voir! Tu confonds tout dans ta petite tête! Tu balances des noms, t’emmêles tout : ça veut rien dire. Si tu veux vraiment parler de contemporain, là je t’attends, mon gars. T’aimes Baselitz?
- Ouais, un peu.
- Pff! Un peu! J’aurai tout entendu ce soir. Mais c’est le plus grand peintre qu’existe - après moi, bien sûr. Mais ça je te pardonne, tu peux pas le savoir.
- T’as qu’à me donner ton adresse; je passerai voir ce que tu fais.
- Parce que tu crois que je vais te laisser voir mes toiles comme ça. Tu crois que je te vois pas venir? Moi, je ne vends que par l’intermédiaire de mon marchand, mon gars. Et ça t’y couperas pas : faut payer, mon gars, payer!
- Eh, doucement, j’ai pas dit que j’en achèterai. J’aimerais déjà voir si c’est un truc valable ou du vomi de chameau.
- Tu veux que je te dise? Moi, dans vingt ans, je gagnerai des millions de dollars, comme Jasper Johns et les autres. Je vais me barrer de ce pays pourri et aller vivre à New-York. C’est pas le petit milieu étriqué des pédés de la gauche caviar qui fait la loi, là-bas. Je les emmerde, ces connards! Je leur pisse à la raie!
- T’as une dent contre les pédés et la gauche caviar?, intervint Marc.
- Ça fait beaucoup dans ce métier, dit François, ravi du soutien inopiné de Marc, qui détournait l’agressivité latente de la conversation...
- Mais non, pas du tout. Je m’en fous des pédés; j’en ai plein des potes pédés, et généralement ils sont plus sensibles que les autres. Par contre, quand je dis pédés de la gauche caviar, ça veut dire que ces connards hypocrites ont verrouillé le milieu qui décide  - les critiques, les conservateurs, les marchands, les collectionneurs. Ils s’entendent comme larrons en foire et t’as pas une chance de réussir si tu leur lèches pas les bottes. Ils bidulent « l’artisticly correct », et c’est presque comme s’ils avaient décrété que tu ne peux pas être un artiste si t’as pas les mêmes opinions ou la même vision qu’eux. Ce sont des enfoirés de jacobins de la pire espèce, parce qu’ils sont le contraire de ce qu’ils prétendent défendre.
- Il a raison, c’est une arnaque le milieu de l’art. Moi je suis dégoûté par une autre facette: chez les marchands d’art ancien, t’en as quasiment aucun qui reste vraiment passionné. Le fric bouffe tout. Au fur et à mesure, tu ne penses plus qu’à gagner de l’argent.
- T’as l’air mal placé pour cracher dans la soupe, toi. Tu serais pas né avec une petite cuiller en or dans la bouche ?
- Presque, en argent seulement. Mais c’est vrai, ce que je te dis. Au début, tu es porté par une passion pure, enthousiasmante. Tu découvres un jeu envoûtant, risqué, dont le but est d’acheter un pour revendre cent, voire mille. Petit à petit, tu ne penses plus qu’à faire des coups. Tu jongles avec des sommes de plus en plus importantes, et ça te prend tellement la tête que ce que tu admirais au début n’est plus qu’une marchandise comme les autres, créatrice d’argent. Tu ne penses plus qu’à gagner de la thune, tu deviens une sorte de trader. En fait, tu t’aperçois que tu n’es qu’un commerçant de plus, alors que tu pensais avoir une âme d’artiste.
- Tu te dégoûtes, en somme, conclut Marc.
- Ouais... Je ne me suis pas vu devenir comme ça.
Jean-Paul avait rempli les verres vides. Natalia et Alma s’ennuyaient. Elles ressentaient une exclusion - différente de la distance imposée par la langue française qu’elles maîtrisaient mal mais à laquelle elles étaient habituées, comme si les trois compères ne daignaient pas les convier à un conciliabule hors de leurs compétences.
- I am tired, Chess, dit Alma, d’un ton exténué. Let’s go to sleep. It’s already four in the morning.
- Qu’est-ce qu’elle raconte, la morue?, grogna Gilles. Elle a le clitoris hérissé de désir?
Marc et François pouffèrent. François avala une gorgée de whisky pour se donner une contenance:
- I know you are tired. Look, I want to stay: we have a good discussion. Why don’t you take the car to get back home? I will take a taxi later.
- OK, give me the keys. Do you want to come with me, Natalia?
- Yes, I am too tired. You don’t mind, Marc?
Marc la laissa partir. Il aurait bien tiré un coup, mais il n’avait aucune envie de bouger.
- Toutes des salopes, toute façon, résuma Gilles quand elles se furent éclipsées.
- Comment elle t’a appelé, Alma?
- Hein? Ah! Chess... C’est mon surnom.
- OK, Chess, santé!
Ils burent leur verre cul sec. Chess se sentit accepté.
- C’est ma tournée. Jean-Paul, la même chose.
- Oui, attendez. Faut que j’aille chercher une autre bouteille à la cave; vous avez sifflé tout le whisky que j’avais monté.
- Monte-z-en plusieurs. On va la vider, ta cave.
Dès que Jean-Paul disparut, Gilles se précipita derrière le bar, saisit une bouteille d’un de ces bons malts qui les narguaient sur l’étagère et but quelques gorgées. Il passa la bouteille à Chess:
- Vas-y, magne-toi avant qu’il ne revienne.
Chess fit baisser le niveau et la passa à Marc, qui continua à boire au goulot alors qu’on entendait le pas de Jean-Paul qui remontait. Gilles lui arracha la bouteille des mains, la replaça et eut juste le temps d’ouvrir le robinet d’eau derrière le comptoir.
- Qu’est-ce que tu fous là?
- Ça se voit pas ? Je me lave les mains.
Marc et Chess étaient hilares.
- Je suis sûr que vous avez piqué quelque chose. Vous êtes vraiment des petits cons.
Gilles revint s’asseoir à la table.
- Mais non, pas de panique, dit Marc. Assieds-toi et sers-nous un verre.
- Vous allez trop loin. Je ferme le bar.
- Fais pas ta mégère! Allez, fais déraper la bouteille, réitéra Gilles.
- Je m’en fous, j’éteins tout. Je ferme.
- Et nous on bouge pas, s’impliqua Chess. Va te coucher si tu veux, on gardera l’endroit pour toi.
Jean-Paul était furieux, mais n’osait pas les jeter dehors. Il avait peur de Marc et ils lui devaient pas mal d’argent. Il posa violemment la bouteille sur la table:
- Vous êtes vraiment des fils de putes!
- Quoi?, fit Marc en se levant et s’approchant de lui. Répète un peu, j’ai mal entendu...
Jean-Paul eut un mouvement de recul et se plaça derrière son bar :
- C’est pas ce que je voulais dire. N’empêche, vous êtes des enfoirés. Je vous accueille jusqu’à plus soif, je vous fais confiance et dès que j’ai le dos tourné, vous picolez en douce.
Gilles avait suivi Marc au bar pour l’explication :
- Ecoute, mon vieux, ça n’arriverait pas si tu nous offrais un verre de temps en temps. Mais là, que dalle! Et en plus, tu profites qu’on soit bourré pour charger nos notes! T’es pas chié!, s’offusqua Gilles.
- C’est pas très commercial, appuya Chess.
- D’accord, ça va pour cette fois. Tenez, je vous offre ma tournée et on en parle plus.
- À la bonne heure! » Marc leva son verre : « Messieurs, saluons un beau joueur; on n’en croise pas tous les jours.
Ils firent cul sec. Jean-Paul remplit à nouveau les verres et ils se rassirent.
- Ça fait plaisir de se démonter la tête, lâcha Marc. J’en ai marre de cette vie à Paris. J’étouffe ici; j’ai besoin d’aventure.
- Moi, ce qui m’emmerde, c’est de ne plus trouver goût à rien. Tu vois Alma, un fantasme ambulant: j’arrive même pas à la désirer. Je bande parce que c’est naturel, mais c’est presque par obligation, par conformisme. À force de baiser des pétasses, je deviens con à bouffer de la paille.
- Le pauvre minet, c’est pathétique...
- Les enfants gâtés, c’est toujours un peu gâteux.
- Vous pouvez rigoler! Je peux vous assurer que c’est pas toujours drôle de naître riche. On espère être ou devenir quelqu’un, et dans les yeux des gens, on ne lit que les chiffres de son compte en banque. Alors quand tu as réalisé ça, t’essaies d’être comme eux pour leur plaire ou mériter leur respect, et c’est toi qui ne t’aimes plus.
- J’en veux bien un peu de ton fric, moi; nous les artistes, on a besoin de mécènes. Je sens que tu as une âme de mécène, et je voudrais pas contrarier ton destin: son chemin passe tout droit par mon atelier, 124 rue de Clignancourt, code BA421, sixième étage gauche, Gilles Campion, enchanté de te connaître.
- Au moins, je risque pas de me tromper. Ça manque un peu de rêve, mais on peut pas tout avoir.
- On en boit un autre?, interrompit Marc, indifférent à leur dispute. Tu paies ton coup, Chess?
- Ouais, ouais.
Jean-Paul lisait un journal dans son coin. Il avait oublié l’algarade et les servit généreusement.
- Vous avez vu ce qui se passe en Yougoslavie?, dit-il.
- Non, qu’est-ce qu’y a?, s’enquit Marc.
- Y a un reportage dans le Figaro, là. Ben mon vieux, ça chauffe. Le type, il a été dans un endroit qui s’appelle Vukovar; il paraît que la ville a été quasiment rasée. Les Serbes ont repoussé les Croates, qui se sont battus comme des diables. Il paraît qu’il y aurait eu des massacres horribles. Tiens, regarde les têtes de tueurs qu’ils ont sur la photo. » Il lui tendit le journal.
- Ils ont l’air aussi aimables que des portes de prison. C’est qui, les tchetniks?
- Je crois que c’est des Serbes.
- On dirait plutôt un mélange de tchèques et de beatniks, ironisa Gilles.
- Non, ce sont des nationalistes fanatiques, intervint Chess. Pour vous donner une idée, imaginez ce que donnerait un fonctionnaire français chauvin et revanchard, si la Corse, le pays Basque, la Bretagne et les DOM-TOM -où seraient toutes les richesses du pays- déclaraient leur indépendance. En plus tous ces autochtones auraient été les collaborateurs des nazis pendant la seconde guerre mondiale, et auraient contribué à massacrer les bons résistants français - qui, magnanimes, leur auraient pardonné après une épuration pour le principe; vous obtenez des tchetniks capables de nous refaire le coup de Sarajevo en 14, et de déclencher une troisième guerre mondiale.
- Qu’est-ce qui s’est passé, à Sarajevo?, se renseigna Marc, un peu perdu dans ce méli-mélo.
- Mais si, tu sais. Les Serbes ont tué l’archiduc d’Autriche en 14, c’est de là que tout est parti. Ça a déclenché la cascade des alliances militaires et toute l’Europe s’est foutue sur la gueule.
- Je vois. Ils sont toujours aussi excités, apparemment.
- Je connais un type qui est parti là-bas pour se battre, un mercenaire. Je crois qu’il est avec les Croates, se risqua Jean-Paul.
- Moi, je connais une nana qui organise un convoi d’aide humanitaire pour la Bosnie, dit Chess.
- Moi, je connais ma femme qui va me faire la gueule parce que je rentre à l’aube en titubant. Toute façon, je vous préviens, je vais lui dire que c’est de votre faute. Allez les mecs, salut, à la prochaine.
- Attends, Gilles. Tu  veux pas me payer maintenant ce que tu me dois? Ça m’arrangerait; je suis un peu à court de cash en ce moment.
- Je peux pas, j’ai pas de liquide sur moi. T’as qu’à mettre ça sur mon ardoise. Je te réglerai la prochaine fois.
Gilles sortit. Marc revint au sujet qui les occupait:
- Tu la connais comment, cette fille qui monte un convoi?
- C’est une copine de Fleur, ma meuf.
- Ta meuf ? Je croyais que c’était Alma.
- Ouais, mais en fait, Alma, c’est momentané. Fleur, c’est du long cours.
- Je crois qu’on est sur la même longueur d’onde, dit-il en souriant. Alors, la copine de Fleur?
- C’est une nana très sympa, pas mal physiquement - j’aurais bien essayé le coup, enfin tu vois, la copine de ma copine, et puis elle a des principes: je me serais pris un râteau.
- Qui ne tente rien n’a rien. Et comment elle fait son truc?
- Elle a monté une association. Sa mère est Croate et elle a de la famille là-bas. C’est une catholique croyante; elle fait ça avec sa paroisse, avec ses amis; elle fait des conférences
aussi, pour essayer de sensibiliser les gens; elle va voir les mairies, les collectivités locales, les conseils régionaux, les ministères, même. Elle est ultra-active, tu vois, elle fait pas ça à moitié.
- C’est courageux; ça doit être risqué, une fois, sur place. Elle part avec une équipe?
- Ouais, elle a trouvé deux camions gratos et trois fourgonnettes. Je crois qu’il lui manque un chauffeur poids lourd. Elle se barre dès qu’elle l’a trouvé.
- Je l’ai, moi, mon permis poids lourds. Je l’ai passé pendant mon service militaire.
- Ah bon? Ben si ça t’intéresse, je peux te filer son téléphone. Tu peux l’appeler de ma part, il n’y a aucun problème.
- Donne-le, ouais. Je verrai ça demain. Ça te dirait d’aller manger un morceau? Je connais un troquet ouvert toute la nuit, du côté des Ternes.
- Tu parles, j’ai la dalle, ouais.
- Jean-Paul, ciao. On y va.
- Attendez, les mecs! Vous ne m’avez pas payé.
- Écoute, je peux pas, là. J’ai juste de quoi me payer à manger. Je te paierai la prochaine fois.
- OK, je te donne ton compte : t’en es à 1950.
- Et moi, combien je te dois?
- Tu me dois 400 tout rond.
- Bon, ben t’as qu’à me faire une fiche. J’ai rien sur moi, non plus.
- OK, salut les gars.
Ils sortirent.
- Me dis pas que t’as rien sur toi, je te crois pas.
- Attends, tu me prends pour un lapin de trois semaines? Je lui fais une note, comme tout le monde.
Leurs rires cascadèrent dans les rues vides de Montmartre.

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