 |
1964, l’année du Pat. Sous l’auspice du Sagittaire, très vite je me dédouble en Picou. Je prends ainsi dès le plus jeune âge l’habitude de ne pas entendre les rappels à l’ordre, puisque lorsqu’on demande à Patrick de débarrasser la table, Picou est en train de lire (de dire ?) « Tintin ». On peut en déduire que si la paresse est un vilain défaut, elle mène aussi aux plus délicieuses rêvasseries. Je me glisse donc successivement dans la peau d’Oukala le petit indien, Tintin, Alix, Lucky Luke, le professeur Mortimer, Blueberry.Je dévore les bibliothèques rose et verte, avant de dévaliser la bibliothèque parentale : Dumas, Balzac, Flaubert et surtout Baudelaire m’ouvrent les portes du paradis. Que de nuits passées à lire, et vice et versa, de journées, où, endormi sur mon pupitre, je rêve d’épîtres romantiques entre deux blagues de potache. J’écris des poèmes.
|
|
Le bac sonne le glas de mon esclavage scolaire. A moi la vie d’étudiant, les filles, l’amour, la fête, l’ivresse ! Que l’orgie soit gigantesque et sans fin ! Je ne supporte pas l’idée de survivre à ma jeunesse et je veux vivre comme James Dean. J’aime l’excitation des manifs étudiantes, et en général tout ce qui est interdit. Je fonde avec trois amis un mouvement d’avant-garde éphémère et importantissime : les Obsessionnistes. J’aime Boris Vian et Cohen, j’admire Proust et Céline, Kessel et surtout Cendrars. Moravagine me fout en l’air. J’écris toujours des poèmes.
Je crée avec deux amis un journal étudiant, Connexion, tellement unique qu’il n’eût qu’une parution. Dettes. Casinos. Je voyage tous azimuts. Je me plonge dans la littérature américaine : Walt Whitman, Huxley, Miller, Steinbeck, Hemingway, Fante, Harrison, Irving, etc. Intérêt également pour Malaparte, Garcia Marquez, Kundera. Et Djian. Je fais escale à Londres puis reviens à mon port d’attache parisien.
Service militaire.
Je monte une petite galerie d’art ancien pour gagner ma vie. Le métier est sympathique, le milieu foisonne de personnalités originales, l’argent coule à flots. Je n’écris rien. Je vis en communauté avec trois copains, on s’éclate. Quelques années noctambules ont raison de mes illusions. Je fais du surplace. La vie, ce ne peut pas être ça. Il doit y avoir autre chose. Je tente une sortie à la Rimbaud, mais l’Ethiopie ne veut pas de moi. Qu’à cela ne tienne ! La Bosnie est en flammes : l’aventure me tend les bras.
Ah, quelle tristesse ! Quelle dinguerie ! Lisez « Les Enervés », vous comprendrez.
Rentré au pays, de guerre las, je me plonge dans l’écriture d’un roman qui voudrait être tout à la fois. On croit toujours que transcrire nos rêves, nos idées, nos vies sera un jeu d’enfant. Que de souffrances et de peines pour arriver à aligner trois phrases qui se tiennent ! Enfin, j’abandonne l’espoir de publier ce roman d’aventure incontournable, sensationnel, inouï.
Il m’arrive de me croire génial, fou, ridicule, arrogant, stupide, clairvoyant. Il m’arrive même de me croire intelligent, ça ne dure jamais très longtemps. Il m’arrive aussi de me prendre au sérieux, et c’est très ennuyeux.
Changement de cap professionnel ; j’épaule mon père et je deviens expert en dessins de maîtres anciens à ses côtés. J’aime l’art, la peinture et les peintres. Le dessin est la genèse de l’art, son concentré, son ascèse. Il révèle le dessein de l’artiste, germé dans son âme. J’aime tout ce qui élève l’âme.
J’aime aussi l’argent, mais pas tant que cela. Pour vivre.
J’aime mes parents, ma femme et mes filles.
J’aimerais avoir dix vies, et je crois que c’est pour cela que j’écris. J’aimerais être moi et les autres, un autre et quand même moi. Finalement, ce n’est pas trop compliqué. Pas encore. On verra pour la suite. Advienne que pourra.
|